Agriculture : après le mini-choc Mercosur, le maxi-choc ukrainien
Les conséquences sur le monde agricole de l'entrée à venir de l'Ukraine dans l'Union européenne seront bien plus dévastatrices que celle du traité commercial avec le Mercosur. Et il reste peu de temps pour s'y préparer.
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Ancien grenier à blé de l'URSS, l'Ukraine est une puissance agricole mondiale dotée de formidables atouts.
Ancien grenier à blé de l'URSS, l'Ukraine est une puissance agricole mondiale dotée de formidables atouts. (Photo Dmytro Smoliyenko/Ukrinform/Sipa)
Par François Vidal
Publié le 22 janv. 2026 à 07:38Mis à jour le 22 janv. 2026 à 17:07
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Vous avez aimé le vent de colère qu'ont fait souffler les agriculteurs français pour s'opposer à la signature de l'accord européen de libre-échange avec le Mercosur ? Vous adorerez la tempête que soulèvera dans nos campagnes l'entrée de l'Ukraine dans l'Union européenne ! Un événement dont seule la date reste encore inconnue, tant il va dans le sens de l'histoire. Qui contestera ce droit à des Ukrainiens devenus le bouclier de l'Europe face aux ambitions russes en près de quatre ans d'une guerre terriblement meurtrière ?
Alors bien sûr, l'échéance peut paraître lointaine. Le processus de transition pourrait s'étaler sur une décennie. Elle appartient en réalité au futur proche. Dès la fin des hostilités, le sujet sera sur la table du Conseil européen. Et tout porte à croire, après la séquence que nous venons de vivre, que la France ne sera pas prête à l'affronter.
Occasion manquée
Avec le Mercosur, nous avions pourtant l'occasion de lancer une réflexion de fond sur les difficultés croissantes de notre agriculture. Car si cet accord, qui ouvre aux Vingt-Sept un marché de quelque 300 millions de consommateurs, aura des effets de bord sur la filière bovine en particulier, il profitera à d'autres activités, comme les vins et spiritueux et plus largement à l'ensemble de l'économie européenne.
Son impact limité rendait possible l'ouverture d'un débat constructif sur les nombreux freins qui entravent de longue date l'activité agricole du pays. Sur les raisons qui font que nous importons plus de la moitié de nos légumes, par exemple, ou que notre filière volaille, autrefois exportatrice, est désormais lourdement dépendante de l'étranger. Ces performances expliquent, avec d'autres, que la balance commerciale agricole aura été à peine excédentaire l'an dernier, que notre souveraineté alimentaire n'est plus assurée et que le monde paysan s'enfonce dans la crise.
Pire des solutions
Plutôt que de lancer ce débat existentiel et d'engager une réforme structurelle, Paris a choisi de rejeter le texte en bloc. Soucieux, pour des raisons de politique intérieure, de montrer aux Français qu'il aura fait tout ce qui était en son pouvoir pour s'opposer à un accord présenté à tort comme nocif pour l'économie du pays, le gouvernement a opté pour la pire des solutions : un vote négatif à Bruxelles qui n'avait aucune chance de rallier une majorité. Une première pour un membre fondateur de l'Union qui laissera des traces.
Si le Mercosur menace certaines filières agricoles bleu-blanc-rouge, l'élargissement du club européen à l'Ukraine serait une arme de destruction massive pour l'ensemble du secteur.
Ce déni augure mal de la position que nous adopterons lorsque l'Ukraine frappera à la porte de l'Europe. Oserons-nous nous montrer aussi inflexibles ? Au risque d'un Frexit ? Car si le Mercosur menace certaines filières agricoles bleu-blanc-rouge, l'élargissement du club européen à l'Ukraine serait une arme de destruction massive pour l'ensemble du secteur.
Bouleversement complet
Il faut dire que l'ancien grenier à blé de l'URSS est une puissance agricole mondiale dotée de formidables atouts : une surface cultivable très importante - l'équivalent des trois quarts de la superficie de l'Hexagone -, des terres particulièrement fertiles - les fameux tchernozems de nos livres de géographie -, et des exploitations de plusieurs dizaines de milliers d'hectares très mécanisées héritées de l'époque des kolkhoz soviétiques. Résultat : le pays est le 5e exportateur de blé de la planète, le 4e pour le maïs, et le 1er pour l'huile de tournesol. A cela s'ajoute, pour faire bonne mesure, une très grosse activité d'élevage de volailles, tournée vers l'international.
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De quoi bouleverser tous les équilibres agricoles français et européens. D'abord, par la concurrence que représenteront au sein de l'Union ses énormes volumes produits à des coûts bien inférieurs à ceux des exploitants des Vingt-Sept. De quoi porter un coup très rude aux céréaliers français, souvent présentés comme un îlot de prospérité dans l'océan désolé du monde paysan français.
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Ensuite, par le déport des subventions de la Politique agricole commune que cette entrée dans l'Union provoquera. Aujourd'hui, la France reçoit 9 milliards d'euros par an à ce titre. Si les règles restent les mêmes, l'Ukraine pourra prétendre récupérer 15 à 20 milliards par an. Augmentera-t-on le budget de l'Union ou modifiera-t-on la clé de répartition des aides ? Dans les deux cas, le débat s'annonce explosif.
Face à la perspective de ce tsunami, il serait temps de lancer une réflexion de fond sur l'avenir de notre agriculture. La situation politique n'y aide pas, c'est vrai. Mais cela fait deux décennies que nous procrastinons cet indispensable débat. C'est un luxe que nous n'avons plus.
François Vidal
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