Plusieurs projets et propositions de loi envisagent l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. L'un de ces textes arrive en débat lundi à l'Assemblée nationale.
Publié le 26/01/2026 05:55 Mis à jour le 26/01/2026 08:00
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Un groupe d'adolescentes sur leur téléphone, à Paris, le 15 décembre 2025. (RAPHAEL KESSLER / HANS LUCAS / AFP)
Les mineurs de moins de 15 ans vont-ils bientôt être interdits d'accès aux réseaux sociaux en France ? Un projet de loi gouvernemental et deux propositions de loi (l'une émanant du Sénat et l'autre de l'Assemblée nationale) entendent réformer les règles d'accès pour les enfants et les jeunes adolescents. Le texte porté par les députés Renaissance et leur rapporteuse Laure Miller arrive en débat lundi 26 janvier dans l'hémicycle.
Cette proposition de loi fait suite aux travaux d'une commission d'enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Elle vise à “protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux”. Elle prévoit donc qu'il soit “interdit au mineur de 15 ans d’accéder à un service de plateforme de partage de vidéos (…) ou à un service de réseaux sociaux en ligne”. Le texte fait valoir que ces sites sont “susceptible[s] de nuire à [l']épanouissement physique, mental ou moral” des jeunes. Une “liste” des plateformes visées sera “établie par un décret”, “pris après avis de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique” (Arcom).
La proposition de loi étend par ailleurs l'interdiction des téléphones portables pour les élèves au lycée, à partir de la rentrée de septembre 2026, comme c'est déjà le cas dans les écoles et les collèges. Chez les professionnels du numérique et de la santé, l'interdiction des réseaux sociaux ne fait pas consensus. Certains la jugent drastique et inadaptée pour un public ayant grandi dans cet univers, d'autres estiment qu'elle est nécessaire pour protéger les enfants et les adolescents. Mais qu'en pensent les jeunes ?
“C'est une bonne chose. On peut y voir n'importe quoi. Cela peut être vraiment dangereux quand on ne sait pas s'en servir”, avance Lou*, 14 ans. Ayant seulement accès à Snapchat, elle affirme utiliser l'application surtout pour prendre des photos “avec de jolis filtres”, avant de les enregistrer sur son téléphone. En troisième dans un établissement de Gironde, elle constate combien le narcissisme s'expose sur le réseau social. “Il y a des gens qui montrent leur belle voiture, mais quel est l'intérêt ?” Lou juge qu'elle arriverait à se passer de cette application.
“Avec mes copines, on en a parlé, et on s'est dit que Snapchat au fond, ça ne servait pas à grand chose.”Lou*, 14 ans
à franceinfo
Sara, 10 ans, pointe, elle aussi, les effets néfastes des réseaux sociaux. Elle possède un smartphone qu'elle n'a le droit d'utiliser qu'à la maison. “Je trouve ça normal d'interdire [les réseaux sociaux aux moins de 15 ans]. Il y en a qui restent trop sur leur téléphone, et d'autres qui peuvent être méchants.” Selon une étude de l'assocation e-Enfance, réalisée en mai, le cyberharcèlement et les insultes touchent aujourd'hui 18% des 6-18 ans et 25% des filles en sont victimes au lycée. Cette élève de CM2, scolarisée en Ille-et-Vilaine, est elle aussi uniquement inscrite sur Snapchat, application qu'elle utilise pour retrouver ses amis dans le quartier et échanger avec ses camarades de classe concernant les devoirs.
A 17 ans, Tessa passe, elle, entre “trois et quatre heures par jour” sur TikTok, et il n'est pas rare qu'elle tombe sur des commentaires violents. “Depuis le 7-Octobre par exemple, je vois beaucoup de jeunes femmes juives se faire insulter.” Cette élève de terminale possède aussi un compte Snapchat. Elle rapporte s'y faire régulièrement contacter “en anglais par des sugar daddies [des hommes âgés qui promettent des revenus à des jeunes femmes en échange d'une relation] qui proposent de gagner de l'argent en leur parlant”.
Pour autant, et même si elle n'est pas concernée par l'interdiction du fait de son âge, elle juge que l'urgence est de mieux éduquer à l'usage des réseaux sociaux. “Il faut faire plus de prévention. On pourrait avoir des cours au collège et au lycée, un peu à l'image des cours d'Evars dédiés à l'éducation à la sexualité.” C'est aussi ce qu'ont proposé, dans leur rapport rendu fin novembre, les membres de la Convention citoyenne sur les temps de l'enfant : rendre obligatoire une éducation au numérique, adaptée à l'âge des élèves.
Dans son collège des Pyrénées-Atlantiques, Marion* bénéficie justement, depuis la 6e, d'une intervention annuelle sur le sujet. “On a une dame qui vient pour nous parler des réseaux sociaux, et de l'addiction que ça peut créer.” La jeune fille de 13 ans, scolarisée en 4e, utilise Instagram sur le téléphone de sa mère. Elle se sert de cette application pour discuter, “regarder des vidéos d'escalade” et “voir les photos de ses amies en voyage sans avoir à attendre la rentrée”. Elle s'interroge sur la pertinence d'une interdiction totale.
“Est-ce que ce n'est pas beaucoup d'un coup ? A l'intérieur du collège, je comprends, mais à la maison, si les parents sont d'accord…”Marion*, 13 ans
à franceinfo
“J'avoue que si j'avais été concerné, ça m'aurait un peu énervé”, souffle Léonard. A 16 ans, il passera lui aussi entre les mailles du filet. Mais cet élève de première à Paris anticipe que la mesure “embêtera pas mal de jeunes, c'est sûr”. Il ajoute que “plein de choses” ont été essayées auparavant, et “on voit que ça ne fonctionne pas”. “La limite d'âge de 13 ans sur Instagram : n'importe qui peut mettre une fausse date de naissance”, illustre le lycéen.
Alors que le projet de loi entend aussi élargir au lycée l'interdiction de l'usage du téléphone portable, Lola*, en seconde, souligne également que certains “passeront outre”. Elle affirme utiliser son smartphone pendant les temps de récréation, car son établissement “manque d'infrastructures, de bancs”. “Il n'y a même pas un terrain de basket”, relève-t-elle.
Comme Tessa et Léonard, elle ne sera pas privée de réseaux sociaux, étant âgée de 15 ans. Mais elle a une idée sur la question : “Une interdiction, ça incite justement à la contourner.” Lola vante par ailleurs les mérites des comptes spécialisés sur les questions de santé mentale disponibles sur certaines plateformes. Elle cite l'exemple de Miel Abitbol : “Cette fille, elle n'a pas été bien dans sa vie, et maintenant, elle en parle sur les réseaux sociaux pour aider les gens à sortir de la dépression.”
Miel Abitbol, influenceuse de 18 ans, avait été reçue par Emmanuel Macron en juillet pour parler des maux des adolescents. Créatrice de l'application Lyynk, dédiée à la santé mentale, elle a critiqué la mesure d'interdiction des réseaux sociaux portée par le chef de l'Etat. “Le problème est pris à l'envers : pour la majorité, les réseaux sociaux, c'est un espace de lien, de découverte, d'expression. Souvent, c'est le seul endroit où vous vous sentez vraiment bien après [une journée de cours de] 8 heures à 18 heures et des heures de devoirs”, a-t-elle déclaré dans une vidéo partagée sur TikTok.
“Oui, il faut réguler les algorithmes toxiques. Oui, il faut une vraie éducation au numérique (…). Avec ce discours d'interdiction et ce mépris permanent, ne soyez pas surpris si les jeunes ne vous font plus confiance et rejettent encore une fois le monde adulte”, a souligné Miel Abitbol. Et si de nombreux commentaires sous sa vidéo lui donnent raison, un sondage réalisé en août 2025 par Odexa laisse entrevoir qu'une majorité pense autrement : 67% des collégiens et lycéens interrogés trouvant justifiée la mesure voulue par le président de la République.
* Les prénoms ont été modifiés.
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