Confier sa vie privée à son supérieur hiérarchique peut-il nuire à notre carrière ? Où placer les limites de la confidence ? Éléments de réponse avec Marie Dao, coach carrière.
«Ne raconte pas trop ta vie au travail…». Le conseil se glisse partout, tout le temps, des open spaces aux repas de famille. Pourtant, dans le réel, la frontière entre ce qu’il faut dire et ne pas dire en entreprise est bien moins nette. Surtout, que faire lorsqu’un coup dur frappe le foyer ? Lorsque le divorce pointe à l’horizon et que la charge de travail devient trop lourde à supporter ? Peut-on, dans ce cas, se livrer à quelques confidences auprès de notre patron ? Ou bien serait-il plus judicieux de se taire, et d’écouter le fameux dicton ? Pour y voir plus clair, nous avons recueilli les conseils de Marie Dao, coach professionnelle qui accompagne, chaque jour, des femmes et des hommes en burn-out ou au bord du licenciement.
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La transparence et la justification
Selon une étude de l’IFOP sur «le nouveau rôle central des managers et l’enjeu de la reconnaissance au travail», réalisée en septembre 2023, «aux yeux des salariés, le N+1 sait faire preuve d’écoute (72%), de solidarité (71%) et sait générer un climat de confiance (67%)». Un constat plutôt rassurant, mais qui ne dispense pas, selon notre spécialiste, d’encadrer son désir de confession. Pour Maria Dao, il est avant tout nécessaire de comprendre les motivations qui poussent à se livrer. Pourquoi vouloir parler ? Dans quel but, et avec quelles attentes ? «Dans les moments de grande fragilité, on devient plus sensible, donc plus sujet à une certaine paranoïa, explique-t-elle. On a l’impression d’être jugé plus facilement dans la sphère professionnelle, sur nos performances, par exemple, ce qui n’est pas forcément le cas.» La perception «des choses et de nous-mêmes» étant alors altérée, il serait d’abord essentiel d’analyser, avec le plus d’objectivité possible, si la situation affecte réellement la performance et s’il est utile de vouloir se confier. Passer la publicité
Et si tel est le cas, sous quelles conditions ? «Il ne faut pas confondre transparence et justification», rappelle la coach de carrière. La première notion consisterait à délivrer une information «utile, orientée et maîtrisée», nécessaire au bon fonctionnement de l’entreprise. Par exemple, «on informe d’un divorce s’il est susceptible d’affecter temporairement notre organisation : changer ses horaires pour récupérer les enfants à l’école, se libérer pour un rendez-vous important». À l’inverse, la justification relèverait, selon elle, d’«une demande implicite de légitimer son incapacité à travailler correctement». Maria Dao le reconnaît : «La frontière est mince entre informer et se justifier», mais elle est essentielle à distinguer. «Lorsque l’on en dit trop, que l’on s’étale en quelque sorte, on cherche à être excusé, compris, toléré, poursuit-elle. Et il faut faire attention à ne pas rentrer dans une forme de victimisation, car cela peut avoir des conséquences.»
En livrant trop de détails sur sa vie et ses difficultés, le salarié pourrait «perdre le contrôle de son récit». «Il ne faut pas oublier que lors d’un divorce, on traverse une passe de profonde remise en question existentielle. Le risque de la surexposition, c’est qu’on vous colle une étiquette sur le long terme.»
Le risque de la surexposition, c’est qu’on vous colle une étiquette sur le long terme
Marie Dao, coach de carrière
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«Incroyablement solidaires»
Sur les forums, la question aussi divise de nombreux internautes, et certains livrent des expériences qui vont dans le sens de l’experte. «Cela dépend de votre situation. Mon patron ne m’a montré aucune sympathie, ni indulgence. Je regrette de le lui avoir fait savoir», écrit un utilisateur sur une fenêtre de discussion du réseau social Reddit. Et une autre : «J’ai informé mon patron que je divorçais et que j’aurais besoin de temps libre pour m’occuper des avocats, du tribunal, etc. Lors des licenciements, j’ai été la première à partir, à peine un mois après la fin de mon divorce. Youpi : sans-abri, sans emploi et divorcée. Quel moment heureux».
Une autre se souvient : «J’ai eu l’impression de devoir le dire à ma manager et j’ai éclaté en larmes lorsqu’elle m’a demandé comment j’allais. Les premières semaines ont été brutales. Ensuite, elle s’est montrée très sévère sur toutes les erreurs que je commettais, aussi minimes soient-elles, et m’a pratiquement forcée à prendre un congé maladie pour des raisons de santé mentale. J’ai eu peur pour mon emploi. Je ne sais pas si le lui avoir dit a été utile ou non… Je pense que si vous avez un manager généralement bienveillant, le lui dire n’est peut-être pas la pire des choses…»
Un témoignage sur Reddit. Capture d’écran
Une utilisatrice fait par de son expérience sur le réseau social Reddit. Capture d’écran Reddit
Effectivement, d’autres situations contredisent fort heureusement ces expériences. «Un de mes collègues a informé notre directeur de son divorce imminent. Il ne nous a pas transmis l’information, mais il a réparti sa charge de travail sur le reste de l’équipe. Cela lui a permis de contribuer aux projets du mieux qu’il pouvait, sans la pression de mauvaises performances. Nous avons tous fini par apprendre son divorce, et nous nous sommes rassemblés autour de lui», a rapporté un utilisateur. Et un énième : «Mon superviseur et mes équipes ont été incroyablement solidaires. Mes performances ont souffert pendant quelques mois (j’ai réussi à garder le contrôle au début), mais je suis de retour à la normale (trois ans plus tard) et j’ai compensé tous les problèmes de cette période.»
Un autre témoignage sur Reddit. Capture d’écran
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3 types de management
Pour Maria Dao, la confession au travail — bien que toujours avec mesure — dépend en effet d’un facteur clé : l’environnement managérial dans lequel on évolue. Selon elle, on distingue en entreprise trois grands types de management. D’abord, le management contrôlant, «fondé sur la surveillance et la rentabilité, où la vulnérabilité n’est pas un problème moral mais une donnée décisionnelle». Dans ce contexte, confier une situation personnelle «pourrait être perçu comme un signe d’instabilité pour l’entreprise», avec des conséquences parfois implicites mais bien réelles. Vient ensuite le management bienveillant mais immature, dit-elle, dans lequel le manager fait preuve d’empathie sans toujours savoir la contenir ni la gérer. «Ici, le risque est de créer un environnement victimaire, qui peut porter préjudice à l’employée», explique-t-elle, notamment par l’étiquetage, donc, mais aussi par comportements déplacés, intrusifs, bien qu’involontaires.
Enfin, le management adulte, «fondé sur la responsabilité de chacun des acteurs de l’entreprise et sur la confiance réciproque». Dans ce cadre-là, précise Maria Dao, «partager une confidence personnelle ne présentera aucun risque majeur pour la suite du parcours professionnel». En dehors de quelques amitiés très solides, chacun, à un moment ou à un autre, cherchera à défendre sa place
Néanmoins, Maria Dao rappelle que ce dernier type de management reste rare, dans la pratique. À ce titre, elle évoque le cas de l’une des personnes qu’elle accompagne actuellement : une femme, divorcée et en burn-out, aujourd’hui victime d’une forme de harcèlement au travail. «Elle s’est confiée à ses collègues et à son manager, dont elle se pensait proche. Ses propos se sont retournés contre elle lorsqu’il a fallu la licencier, son incapacité des derniers mois devenant un argument contre elle.» Elle poursuit : «Elle est passée de la personne plaintive, jugée trop faible, à la personne attaquée parce qu’elle refuse désormais les conditions imposées.»
Sans céder au fatalisme, la coach de carrière alerte ainsi sur les dynamiques internes, en entreprise, et les risques de connivence, souvent sous-estimés. «En dehors de quelques amitiés très solides, chacun, à un moment ou à un autre, cherchera à défendre sa place. On observe alors des formes de ralliement au chef, au détriment d’une personne qui se sera trop exposée et aura, peut-être, perdu en crédibilité.» Dans ce contexte, il s’agira de savoir doser.
https://madame.lefigaro.fr/business/je-regrette-de-le-lui-avoir-fait-savoir-doit-on-prevenir-son-patron-d-un-divorce-ou-d-une-separation-20251222
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