Colère des agriculteurs : les profondes divisions entre syndicats éclatent au grand jour
Alors que la Coordination rurale a réalisé une percée historique lors des dernières élections des chambres d'agriculture, elle impose aujourd'hui sa méthode et son tempo dans la contestation agricole. Bousculée, la FNSEA tente de tenir son cap de « responsabilité ».
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Quelques dizaines de tracteurs ont pénétré dans Paris malgré les interdictions, à l'appel de la Coordination rurale.
Quelques dizaines de tracteurs ont pénétré dans Paris malgré les interdictions, à l'appel de la Coordination rurale. (Photo Gonzalo Fuentes/Reuters)
Par Paul Turban
Publié le 8 janv. 2026 à 15:53Mis à jour le 8 janv. 2026 à 16:36
L'image est forte : des tracteurs au pied de la tour Eiffel au point du jour. Bravant les interdictions, des agriculteurs ont pénétré à l'aube dans la capitale, après pour certains d'entre eux plusieurs jours de route et de jeu du chat et de la souris avec les forces de l'ordre. Une action coup de poing comme les aime la Coordination rurale (CR), à l'ADN contestataire, en attendant de nouvelles annonces du Premier ministre, Sébastien Lecornu, d'ici à vendredi soir. Des arbres ont été coupés, et la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet a été bousculée devant l'institution, au cri de « démission »…
Quelques heures plus tard, comme prévu, le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, a présenté ses voeux à la presse. Le ton est vindicatif, les demandes pressantes, mais avec une ligne : la « responsabilité » et « la recherche de solutions ». « La colère est légitime, mais mon sujet, c'est ce qu'on apporte de très concret aux agriculteurs », réaffirme l'agriculteur de Seine-et-Marne.
« Il y a un fossé politique immense »
Derrière ces différentes approches, éclate au grand jour la division du monde agricole manifestée par les dernières élections aux chambres d'agriculture. Il y a un an, l'alliance FNSEA-Jeunes Agriculteurs (JA) a perdu son hégémonie historique, en passant sous la barre des 50 % de suffrages, alors que la jeune CR a arraché 14 présidences de chambre départementales et près de 30 % des voix. Troisième du scrutin, la Confédération paysanne a recueilli environ 20 % des voix.
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Malgré des positions unanimes - comme l'opposition à l'accord de libre-échange européen avec le Mercosur - ou partielles - sur le changement de stratégie de lutte contre la dermatose nodulaire contagieuse pour les deux syndicats minoritaires, par exemple -, il n'existe aucune coordination nationale entre les trois mouvements. Alors que, sur le terrain, les adhérents et sympathisants se mélangent, notamment dans le Sud-Ouest.
« C'est une alliance de circonstance. Clairement, il y a un fossé politique immense qu'il n'est pas question de mettre sous le tapis », confirme Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne, à propos de la CR, libérale au sein du bloc européen et souverainiste. « La FNSEA est complètement déconnectée du terrain des mobilisations aujourd'hui », tance-t-il.
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La contestation est, de fait, partie du Sud-Ouest, où CR et Confédération paysanne se sont opposées à la stratégie d'abattage total des troupeaux et à l'absence de vaccination de l'ensemble des bovins français face à la dermatose nodulaire contagieuse. Alors qu'au niveau national, FNSEA et JA ont apporté leur soutien au protocole imposé par l'Etat, au nom du consensus scientifique et de la volonté d'éradiquer la maladie, certaines antennes locales de ces syndicats se sont ralliées à la lutte. « On va probablement le payer sur le plan des adhésions, mais nous assumons cette position qui n'est pas simple », reconnaît Arnaud Rousseau.
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Parallèlement, l'alliance syndicale majoritaire a fait monter la pression contre le Mercosur, en organisant une grande manifestation à Bruxelles (où de fait, tout se joue) avec ses partenaires européens à la mi-décembre. Un nouveau mouvement est prévu à Strasbourg le 20 janvier si, comme cela devrait arriver selon toute vraisemblance, l'accord avec le Mercosur était signé dans les prochains jours. Et les quatre syndicats ont donc été reçus, tour à tour, par Matignon puis l'Elysée.
Différentes visions de l'agriculture
Chacun a pu porter ses revendications. La FNSEA notamment a dressé une liste de sujets - décrets d'application des lois Duplomb et d'orientation agricole en attente, avancée sur les projets de stockage d'eau, la prédation du loup, un certain nombre de normes « absurdes » sur l'usage des engrais (directive nitrates) - sur lesquels elle attend des réponses du Premier ministre, qui a promis des annonces d'ici à vendredi soir.
De son côté, outre l'évolution de la DNC - sur laquelle le gouvernement attend un avis scientifique - et le Mercosur - où la France n'est pas seule décisionnaire, « il y a des messages clairs à envoyer aux agriculteurs de la part du gouvernement sur la simplification », estime François Walraet, secrétaire général de la CR. La Confédération paysanne, enfin, appelle à la fin du système de « cogestion », avec des réformes de la gouvernance agricole pour laisser plus de place aux syndicats minoritaires dans les instances représentatives et dans les mécanismes de financement des syndicats.
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Derrière, c'est la vision de l'agriculteur qui varie. Si la FNSEA a toujours été plutôt opposée aux accords de libre-échange, elle défend un modèle libéral, productiviste et exportateur. Du côté de la CR, l'accent est davantage souverainiste, avec une volonté de contrôle plus interventionniste des prix de marché. Quant à la Confédération paysanne, elle défend un modèle plus extensif, avec un fort accent mis sur l'écologie et le soutien aux petites exploitations.
Devant cela, le gouvernement trouvera-t-il des mesures assez fortes et consensuelles pour répondre à la colère ? Entre les sujets européens - accord avec le Mercosur, future politique agricole commune - et les sujets qui nécessitent une réponse parlementaire ou des choix structurants, l'éventail des choix est restreint.
Paul Turban
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