En Europe, la mort du rêve américain

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En Europe, la mort du rêve américain
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«Notre rêve américain est mort. Donald Trump l’a assassiné », confie un « diplomate européen chevronné » à Die Welt. Les chefs d’États et de gouvernements de l’Union européenne (UE) se sont réunis le 22 janvier à Bruxelles pour envisager, selon le quotidien allemand, la manière de « réduire les risques » liés aux menaces du président américain sur le Groenland.

Une expression utilisée d’ordinaire pour évoquer les relations des Européens avec la Chine. L’idée selon laquelle les États-Unis « ne sont plus un allié fiable » s’est imposée. Selon un sondage que vient de publier le quotidien Bild, 61 % des Allemands considèrent à présent le président américain « comme une menace majeure », contre 24 % qui le voient « comme un allié ».

Ses outrances ont désarçonné les dirigeants allemands. Plusieurs ont cru à un fake lorsqu’a été révélée, par les médias, la teneur de la lettre envoyée par Trump au Premier ministre norvégien Jonas Gahr Store. Lui reprochant de ne pas lui avoir décerné le prix Nobel de la Paix, il menaçait : « Je ne me sens plus tenu de ne penser qu’à la paix. »

Pour Die Welt, le renoncement de Trump à annexer le Groenland n’est que temporaire. Cela « permettra peut-être de gagner quelques mois ». Mais le Danemark, qui se considérait comme l’un des alliés les plus fiables des États-Unis, se sent trahi par Washington.

Les Danois, relate le correspondant à Copenhague du quotidien britannique The Guardian, sont « travaillés par un sentiment partagé de colère et de perplexité ». « Trump a galvanisé la population de ce pays contre lui. »

Contrairement à ce qu’il prétend, les soldats envoyés en renfort en Afghanistan par le Danemark n’étaient nullement « en retrait, à l’écart des lignes de front » : ils ont mené des opérations particulièrement dangereuses, en particulier dans la province du Helmand.

Ce n’est pas aux renards de garder les poulaillers
Dans le New York Times, Steven Erlanger publie un papier intitulé : « Ce que l’Europe a appris de la crise du Groenland ». Trump, estime ce journaliste, a atteint au cœur l’idéal européen. Pour les nations qui composent l’Europe, les frontières sont inviolables, elles ne peuvent être modifiées par l’usage de la force. Et c’est pourquoi les Européens ne reconnaîtront pas l’annexion de provinces ukrainiennes par la Russie.

Mais les Européens ont aussi appris qu’ils n’obtiendraient pas de ménagements de la part de Trump par la flatterie. C’est en menaçant Washington de représailles commerciales coûteuses qu’Emmanuel Macron a fait reculer le président américain sur le Groenland.

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Dans le quotidien danois Politiken, Michael Jarner, le responsable de l’actualité internationale, dresse un bilan de Davos. Il y a entendu Howard Lutnick, le secrétaire d’État américain au Commerce, déclarer : « La mondialisation a été un échec, pour l’Occident et pour les États-Unis […] L’Amérique a un autre modèle auquel nous invitons les autres États à réfléchir. »

Washington se retire de nombre d’instances internationales que les États-Unis eux-mêmes avaient contribué à créer et qui étaient censées encadrer cette mondialisation, constate Jarner.

À présent, leur président prétend remplacer l’ONU par un « Conseil de paix » au sein duquel il entend régler le sort de Gaza, comme de l’Ukraine, en compagnie d’un petit nombre de dirigeants choisis par lui. « Dans ce nouveau monde où les grandes puissances n’auraient plus d’alliés, mais des vassaux obéissants », écrit Michael Jarner, ce serait « aux renards de garder les poulets ».

L’Europe a sacrifié sa défense au financement de ses États-providences
De son côté, l’éditorialiste américain Bret Stephens rappelle que c’est à Davos que Thomas Mann situe l’action de son roman La Montagne magique. Il y a, sur les hauteurs de la villeplugin-autotooltip__blue plugin-autotooltip_bigWikikPedia

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, un itinéraire dans la montagne qui porte le nom du fameux écrivain allemand. Or, ce livre oppose deux personnages incarnant chacun une vision du monde en conflit avec l’autre.

Le premier, Settembrini, est un pacifiste internationaliste dans l’esprit des Lumières, représentant assez bien les aspirations actuelles de l’Europe. Le second, Naphta, est une « figure proto totalitaire qui considère que l’aspiration profonde de l’humanité est l’obéissance » ; il est porteur d’une « volonté de puissance qui finit par le détruire ».

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Or « nous sommes entrés dans l’ère de Naphta », estime Bret Stephens. De ce fait, « alors que l’Europe était confrontée à une seule menace, elle est dorénavant prise entre deux périls : côté Scylla, la brutalité inflexible de la Russie, côté Charybde, l’abandon et la cupidité territoriale des États-Unis ». Le grand gagnant, c’est Vladimir Poutine, lui qui cherche à tout prix, et depuis tant d’années, à faire éclater l’Alliance atlantique.

Mais les Européens auraient tort, selon Stephens, de ne tenir aucun compte des critiques que lui adresse l’administration américaine. Dans leur angélisme, leurs dirigeants ont sacrifié les nécessités de la défense à l’équité sociale et aux considérations environnementales. Ils ont ainsi bridé la croissance et alimenté le ressentiment populiste.

L’axe Meloni-Merz en remplacement du couple franco-allemand ?
C’est aussi ce qui ressort du récent sommet italo-allemand, auquel la presse italienne donne un large écho. Le « pacte Meloni-Merz » est « le nouveau moteur possible de l’Europe », selon Il Giornale. « Nous n’avons jamais été aussi proches », a déclaré le chancelier Friedrich Merz.

Au nom du « pragmatisme », le couple italo-allemand affiche envers Trump une « ligne d’ouverture » censée contraster avec la position dure de Macron et Sanchez. C’est ce qu’a souligné l’Italienne : « La coopération Berlin-Rome n’est pas antiaméricaine. Le lien reste fort. »

Et, selon le Corriere Della Sera, Giorgia Meloni a aussi déclaré : « Combattre Trump n’est pas une bonne idée car nous n’avons qu’à perdre dans une guerre contre l’Amérique. » Elle pourrait même rejoindre, au Conseil de paix de Trump, la Hongrie et la Bulgarie. C’est en tout cas ce que soutient le président américain.

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Mais selon Il Foglio, ce que réclament les dirigeants italiens et allemands, c’est « une approche pragmatique » des impératifs environnementaux. L’environnementalisme ne doit plus servir « d’étoile polaire » de l’idéologie européenne. L’accumulation des contraintes réglementaires que s’est imposée l’Union européenne a provoqué une désindustrialisation et une perte de compétitivité alarmantes.

À partir des rapports Letta et Draghi, les deux pays vont présenter leurs idées à un sommet européen destiné aux moyens de renforcer la compétitivité européenne, qui se tiendra le 12 février en Belgique. En attendant, ils ont renforcé leur coopération en matière de défense.

L’axe Berlin-Rome met-il en péril le couple franco-allemand ? Il est de fait que les Allemands sont irrités par les tentatives multipliées par la France pour torpiller le Mercosur et par le bras de fer français autour du Système de combat aérien du futur (Scaf), qui devait regrouper la France, l’Allemagne et l’Espagne.

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Giorgio Rutelli, du think tank European Council on Foreign Relations, estime que l’axe Meloni-Merz est plus à même d’obtenir des autres membres de l’UE une « réécriture du Green Deal », y faisant figurer des objectifs de compétitivité, l’approfondissement du marché unique et la modernisation des règlements en matière de fusion.

Cette insistance sur la compétitivité est de nature à convaincre les pays du Nord favorables à la « prudence fiscale ». Et l’Italie sera soutenue par les pays du Sud.

Cette proximité entre l’Allemagne et l’Italie a des répercussions au Parlement européen, où l’on note un récent rapprochement entre les groupes PPE (dominé par la CDU) et CRE (Conservateurs et réformistes européens, dominé par Fratelli d’Italia et le PiS polonais).

La Norvège dans l’UE ?
On prétendait que la Norvège n’adhérerait jamais à l’Union européenne. Mais « c’était avant Trump », selon le quotidien suédois Svenska Dagbladet. En se comportant en « mafioso mégalomane », le président américain est en train de faire réfléchir les Norvégiens.

Ine Marie Eriksen Soreide, leader du Parti conservateur et ancienne ministre des Affaires étrangères, a déclaré : « Nous sommes incapables de sauvegarder les intérêts de la Norvège en restant isolés. » La crise du Groenland en dit long sur ce que vaut l’alliance américaine, estiment de plus en plus de Norvégiens.

En tout état de cause, Oslo respecte déjà la plupart des règles en vigueur dans l’UE. Une adhésion formelle ne changerait pas grand-chose.