97 % des sites web français sont hors-la-loi

En ce 15 mai, à l’occasion du Global Accessibility Awareness Day, il est crucial de rappeler que le web n’a jamais été pensé comme une somme d’espaces privés. Aujourd’hui plus que jamais, le web est un espace public à part entière, dans lequel chacun doit pouvoir se déplacer, interagir, consulter ses comptes ou encore faire ses courses.
Alors que l’administration Trump a, dès son retour au pouvoir en janvier 2025 supprimé des milliers de pages web gouvernementales liées à l’inclusion, à la santé publique et aux droits des personnes handicapées, il est nécessaire de réaffirmer que l’accessibilité web est un enjeu de société. Mais aussi que cette notion ne peut plus être portée par les administrations publiques seules.
L’accessibilité, c’est aussi pour votre grand-mère
On peut aligner les chiffres qui existent sur le nombre de personnes souffrant de troubles sensoriels, moteurs ou même psychiques en France. On peut cyniquement expliquer que ces millions de personnes représentent un segment de marché à part entière qu’il faut aller capter. Ou encore qu’en termes de RSE, l’accessibilité web c’est du pain béni. Mais ce serait rater l’essentiel.
En réalité, l’accessibilité web améliore la navigation pour l’ensemble de la population.
Et si vous n’en êtes pas convaincus, pensez à ces portes automatiques si pratiques quand on sort d’un magasin les mains pleines, aux rampes d’accès qui facilitent le passage des poussettes et des valises, aux sous-titres de vos séries en VO sur votre plateforme de streaming préférée. Ou juste à l’ascenseur qui vous évite d’avoir à porter vos courses jusqu’au Xe étage quand vous rentrez chez vous. Même si vous êtes en parfaite santé, je suis sûr que vous n’êtes pas insensible à ces petits conforts du quotidien.
L’accessibilité web, c’est pareil. Des contrastes plus élevés réduisent la fatigue visuelle et améliorent vos fins de journées, une structuration logique du contenu vous aide à scanner rapidement une page pour en trouver les informations pertinentes, des formulaires bien conçus, avec des labels clairs et des messages d’erreur explicites, réduisent les erreurs de saisie, etc.
Donc si le sujet est évidemment critique pour les personnes en situation de handicap, il est important de garder en tête que l’accessibilité web adresse plus largement une problématique d’expérience utilisateur. Autrement dit : l’accessibilité web, c’est aussi pour votre grand-mère.
Pourtant, la Fédération des aveugles de France nous indique dans son Observatoire du respect des obligations d’accessibilité numérique que seuls 3% des sites internet respectent les principales obligations administratives d’accessibilité aujourd’hui, et que moins de 1% sont accessibles.
En cause, un manque flagrant de sensibilisation et de formation d’abord : beaucoup ignorent encore les obligations légales et les bonnes pratiques en matière d’accessibilité. Face à cela, il existe des structures très compétentes, parmi lesquelles l’association Valentin Haüy, Urbilog, Accessi+, Access42, et bien d’autres. Mais aussi la perception que l’accessibilité web est un sujet extrêmement complexe.
L’accessibilité web, un octet après l’autre
Et, quand on s’intéresse à l’accessibilité web, on se heurte en effet à une montagne de concepts et d’acronymes : RGAA, WCAG, ARIA, EAA…
Mais, en réalité, le principe de l’accessibilité est plutôt simple. Cela consiste ni plus ni moins à garantir que chacun puisse accéder à de l’information ou utiliser un service en ligne. Donc faire en sorte que les textes soient lisibles, que la navigation soit claire, que le contenu soit compréhensible.
Parmi les indispensables pour une interface web accessible, il faut par exemple :

Permettre aux utilisateurs d’agrandir un texte jusqu’à 200 % sans technologie d’assistance, et sans perte de contenu ou de fonctionnalité;
Maintenir une navigation uniforme sur toutes les pages du site pour ne pas créer la confusion chez les utilisateurs;
Fournir des instructions claires pour les formulaires et les interactions de façon à ce que même des personnes peu habituées au web sache comment les utiliser.
Ces critères d’accessibilité n’ont rien de technique. C’est même plutôt du bon sens, si lors de la conception d’un site web on se demande comment s’assurer qu’il sera utilisable par une personne âgée.
Le standard à l’échelle internationale (WCAG) va bien entendu un peu plus loin, mais il existe des outils faciles d’utilisation et gratuits pour faire une première analyse des défauts d’accessibilité, y compris techniques. Vous pouvez essayer PageSpeed / Google Lighthouse, WAVE, ou encore AChecker. Ils ne génèrent pas un véritable audit, mais ça vous aidera à y voir plus clair sur l’étendue du travail, et peut-être à démystifier un peu l’accessibilité web.
Disclaimer : je ne dis pas que rendre un site web 100% accessible est facile. Parmi les défauts d’accessibilité révélés par cette “pré-analyse”, complétée par un audit d’accessibilité, certains nécessiteront l’intervention d’un développeur, et/ou seront longs et fastidieux à résoudre. Mais je pense que mieux comprendre pourquoi un site est inaccessible, et comment le rendre accessible, vous permettra probablement de rendre la tâche plus abordable.
Et la bonne nouvelle, c’est que certains défauts d’accessibilité peuvent aujourd’hui être en partie résolus grâce à l’IA. L’ajout automatique de textes alternatifs aux images, typiquement.
En tout état de cause, la clé de l’accessibilité web est probablement de ne pas essayer d’être 100% accessible en une fois. Prendre le temps de résoudre les problèmes d’accessibilité les uns après les autres est le meilleur moyen d’atteindre l’accessibilité web sans se décourager.
Dernière étape : la formalisation. En France, l’obligation principale en matière d’accessibilité est administrative. Si un site internet n’est pas accessible, vous devez a minima montrer que vous en avez conscience et que vous mettez des actions en place pour résoudre les problèmes identifiés. Cette formalisation passe par 2 pages sur votre site internet : la déclaration d’accessibilité, et le schéma pluriannuel d’accessibilité. Si vous avez besoin de modèles, le site La Sécu Recrute est assez exemplaire en la matière.
Agir maintenant pour un web inclusif
Dans un peu plus d’un mois, entrera en vigueur l’European Accessibility Act (EAA), ou Directive européenne sur l’accessibilité, venant harmoniser les exigences d’accessibilité pour les produits et services numériques dans tous les États membres de l’Union européenne. Cette réglementation pose une obligation d’accessibilité web aux entreprises de plus de 9 salariés, ou réalisant plus de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Cette nouvelle réglementation élargit le spectre des obligations en matière d’accessibilité numérique, mais reste restreints aux entreprises B2C, dans des secteurs spécifiques comme la conception de dispositifs digitaux (ordinateurs, tablettes, smartphones…) et les services dont l’accès relève presque du service public (e-commerce, banque, transport, communication…).
Au-delà de l’obligation légale que pose ce texte, il doit être l’occasion de rappeler à toutes les entreprises que le web n’est pas neutre. Que concevoir un site accessible, c’est créer un espace dans lequel une personne en situation de handicap n’est pas renvoyée à son handicap.
Si vous hésitez encore, pensez que vos clients ou collaborateurs d’aujourd’hui seront peut-être demain en situation de handicap. Et que les autres vieilliront probablement.
https://siecledigital.fr/2025/05/15/global-accessibility-awareness-day-97-des-sites-web-francais-sont-hors-la-loi/